[Nouvelle] Il éructa : "T'es d'où de Mulhouse ?"
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    24/01/2020

    La phrase résonnait sans fin. Les mots avaient jailli et cernaient le touriste. Les vociférations formaient une cellule de cacophonie. Il se retrouvait dans un imbroglio kafkaïen, lui qui était venu se fournir en dattes, missionné par sa mère alitée. Voilà comment tout avait commencé : une affaire de dattes. Sa mère en rêvait, non pas qu'elles soient d'un goût particulier (elles étaient même légèrement caoutchouteuse et il s'arrangeait toujours pour les laisser de côté), mais parce qu'elles était vendus par ce petit vendeur de Vénissieux. Toute sa famille avait grandi là, quand ses parents arrivèrent de Tunisie dans les années 70. Alors ces dattes, bien que vendues dans un emballage carton médiocre et empaquetées dans un cellophane à l'odeur de pétrole, étaient les dattes de son enfance. Les dattes de l'enfance matrimoniale de ses parents, de cet âge où chaque enfant est une fierté.

    Il était arrivé à Vénissieux par le train de 13h05. Un TGV et deux TER, 5h25 de trajet et 58,50€, tout ça pour des dattes ! Il avait suivi ses parents quand ils quittèrent Vénissieux pour Mulhouse. Lui aussi en avait eu marre du gris, du bitume, de l'oppression de ce qui s'appelait banlieue lyonnaise mais qui, régie par ses propres codes, était un bastion d'excités. Sans ciller, il avait délaissé cet ancien monde pour les couleurs éclatantes de Mulhouse, où même la brise semblait acceuillante.

    Tout avait encore changé. Dans ces villes moyennes, où les maires achètent la paix sociale par travaux perpétuels, le sens de l'orientation ne sert plus à rien. Il faut être en permanence branché sur son téléphone. Mais lui était encore un peu vieux jeu. Il préférait largement la chaleur humaine à la froideur numérique. Alors, scellant sans le savoir son destin, il arrêtait un jeune homme et son ami pour lui demander où se trouvait l'épicerie de son enfance et où il pourrait enfin acheter ces madeleines de Proust.

    Le jeune homme avait une barbe soigneusement taillée et une moustache rasée à blanc. En d'autres temps, il l'aurait appelé « mon frère », mais à la frénésie religieuse de ses 20 ans s'était substituée un recul, une sagesse. « S'il vous plaît ? ».

    Les deux vénissians s'arrêtèrent nets. Le barbu enleva ses lunettes. Instantanément, celui qui n'était qu'un touriste sentit un déclic dans ses entrailles. Quelque chose n'allait pas et ce n'était pas tant la réaction du jeune qui l'inquiétait, mais l'absurdité de la situation qui s'enclenchait. « Tu dis quoi là ? ».

    « Excuse-moi, je voulais juste savoir où était l'épicerie tenue... ». Il continua sa phrase, mais les yeux du jeune le transperçaient sans écouter. Le touriste avait envie de crier, d'appeler à l'aide, de courir jusqu'à s'effondrer d'épuisement. Mais il était bloqué là, sidéré, continuant à débiter ses souvenirs géographiques et toponymiques.

    « Tu viens d'où ? ». L'étau se resserrait, comme si de tout temps le jeune l'attendait. D'où pouvait-il venir, si ce n'est de là où il habitait ? Pourquoi cette question ? Une bouffée de chaleur le saisit.

    « De Mulhouse. » Il avait prononcé la phrase d'un air coupable, alors même qu'il n'y voyait rien de grave. Il n'en pouvait plus, ses tripes se contractaient chaque seconde un peu plus. Le jeune homme le saisit au collet. Ses yeux devenaient du métal en fusion plongés dans son regard devenu plaie béante.

    « T'es d'où ? T'es d'où ? ». Il n'était plus maître de rien et apporta lui-même la précision. « De Pfastatt ».

    « Frère ! D'où ? Réponds ! Wallah ! ». Il tourna la tête alors que les questions étaient autant de crochets. Il s'aperçut que l'ami du jeune tenait un téléphone devant sa figure. Il voulait encore plus riposter, s'énerver, montrer qu'il était en vie mais rien n'y faisait, la situation l'enserrait de ses bras noirs.

    « Wallah, wallah ! Je vais lui mettre une patate ! ». Alors il songea à sa mère, il songea à sa famille et à la douceur du foyer. Petit, ses amis lui avaient narré leur éducation à coup de ceinture et lui baissait toujours les yeux, un peu honteux à l'idée que ses parents n'étaient que douceur. Alors pour eux, pour ces dattes qui devenaient, par un mystérieux procédé chimique où les souvenirs ou les éléments les plus matériels personnifiaient les instincts les plus profonds des hommes, il s'écria :

    « Mais par Allah ! En quel honneur ? En quel honneur ? »

    « Ils sont où tes potes ? Ils sont où tes potes ? ». Un bourdonnement vif obstruait ses oreilles, il n'y comprenait plus rien. Il lança des mots à la figure de ses bourreaux, leur demandant quel était leur problème.

    La première douleur vint des tibias. Un coup de pied chassé du jeune barbu l'avait mis à terre, tout le retenant par le collet. Cette impression de chute retenue le plongeait dans un état d'apesanteur, où le temps même semblait s'arrêter.

    « Tu es d'où de Mulhouse toi, tu es d'où ? Quels sont tes potes ? Tu es d'où de Mulhouse ? Tu es d'où de Mulhouse ? ». Il n'en pouvait plus le balancier des questions avait atteint son rythme de croisière, faisant fi de sa réponse passé. Ses bourreaux voulaient la réentendre pour la première fois.

    La deuxième douleur vint d'un avant-bras plaqué contre sa gorge. La troisième, d'un pied écrasé sur sa joue gauche.

    « Tu es d'où de Mulhouse ? Hein ? Hein ? Sale salope ! ». Il n'en pouvait plus. Pfastatt ! Pfastatt ! Il voulait le crier sur tous les toits pour se libérer de cette emprise. Oui, Pfastatt ! Il voulait crier au monde entier qu'il avait quitté Vénissieux, qu'il avait fui la ville, oui ! Il avait fui ! Et alors ? Il n'en pouvait plus de cette hypocrisie, de cette jeunesse prônant des valeurs qu'elle refusait d'appliquer. Il n'en pouvait plus de la boule au ventre au réveil, des regards dans les cages d'escalier, de la douleur de ses parents. Il avait fuit.

    Alors, à la quatrième douleur, celle des paires de claques, il jura, lui qui ne le faisait jamais. « Lâche, khoya ! » implorait-il de rage. Ses agresseurs le laissèrent repartir.

    Dans le train pour Mulhouse, le touriste regardait ses dattes. Il ne savait pas pourquoi il était dans ce train. Depuis l'agression, il savait qu'il ne pourrait plus vivre à Pfastatt. Quelque chose avait été brisé. Alors, à l'arrêt, il resta dans son fauteuil et lorsque le train redémarra, il souffla longuement et, portant une datte à sa bouche, ferma les yeux.

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